Le premier craquement, un bras s’est levé pour se poser sur cette piste là, les craquements se font récurrents, à demi frôlants le larsen, sans doute un peu trop vieux, quelques reflets sur ce miroir accroché au mur, et dans l’obscurité la musique commence. Le disque est un crooner des années 50, quelques intonnations classy dans cette chambre d’hotel miteuse où le papier peint décollé à chaque coin de ces murs laisse apparaître les traces d’une saleté aussi vieille que ce disque. La seule chose en bon état était ce vieux tourne disque qui délivrait les seules bonnes notes de cette soirée.
Deux heures avant ils étaient au milieu de tous ces gens que rien n’arrête, parlant sans écouter, riant sans même comprendre, un bal des masques entre gens de bonne compagnie, tels qu’ils se nomment. Lui, l’avait regardé sous la lune et pour la première fois l’avait réellement vue. Certaines choses ne changent pas, elle n’était alors qu’une image pour lui, un symbole de beauté et de grâce. Ce soir là, vêtue d’une robe sans forme, épousant pourtant la moindre parcelle de son corps avec élégance, laissant ses cheveux lâches qui tombaient alors sur ces épaules en de fines boucles volantes, il la voyait, comme pour la première fois, avec tous ces romans qui lui revenaient en tête, tous ces passages de film où deux amis se regardent traçant indéniablement une ligne invisible entre leurs lèvres. Ce soir là tout était confus, partis de ce mauvais bal ils s’étaient trouvés là, dans cette chambre miteuse à écouter ce crooner au milieu des craquements que le disque laissait. Il la regardait, près de cette fenêtre, les yeux vagues, laissant consumer sa cigarette sur le sol, déjà éteind. Il regardait de temps en temps la fumée épouser les plis de sa robe, avant de glisser sur ses jambes appuyées sur le rebord. Aucun mot, c’était inutile alors. Presque aucun regard, sans doute de peur de perdre celui qui les aurait précédé. Et puis il lui dit, à elle ou à une autre, il avait longtemps cherché les mots à placer comme des notes sur une partition déjà écrite, la voix tremblante, non de peur mais d’attente, comme l’attente d’une réponse qui ne viendrait peut être jamais.
“je suis tombé amoureux d’une image.”
Il avait laissé derrière ce point un vague silence, comme s’il ne s’adressait pas à elle. Elle le comprenait parfaitement et pourtant, l’attente était la même, commencer une danse qu’on ne voudrait pas voir se finir. Ils gardaient alors tous les deux ce moments, dans cette chambre lugubre, évitant les bruits pour laisser le vieux crooner vibrer pour eux, évitant les regards de peur de les voir se finir avant de…
…se terrer une fois de plus dans cette galerie de l’Inachevé.